[Journée d'étude] Disposer le monde, stabiliser les relations, pratiquer le vivant (1 & 3 juillet 2020)

01/07/2020

Journée d’étude organisée par Léo Mariani (MNHN), Véronique Servais (ULiège) et Julien Blanc (MNHN)

Les 1 & 3 juillet 2020 de 9h30 à 12h
Au vu des conditions actuelles, cette journée se déroulera en ligne via le lien suivant : https://call.lifesizecloud.com/3059802


mushroom-389421 1920Dans le contexte des travaux récents en anthropologie ouvrant sur la question des ontologies, on voudrait s’intéresser ici à la manière dont celles-ci s’actualisent, en pratique, dans le rapport à l’environnement. Comment, pour reprendre une expression de Jakob von Uexküll ou d’Augustin Berque, les « milieux » viennent-ils à l’existence pour des êtres humains concrets ? Dans « Par-delà Nature et Culture », Philippe Descola définit les schèmes de la pratique comme des « manières pratiques d’assurer l’intégration du moi et d’autrui dans un environnement donné » (p. 158). Dans cette journée d’étude, nous voudrions déplacer quelque peu la perspective et mettre l’accent, non pas sur les schèmes cognitifs ou culturels qui organisent l’expérience mais sur les dispositifs techniques, quels qu’ils soient, qui aident à stabiliser le soi et le monde et contribuent ainsi à « faire aller de soi » (Bloch, 1991).

Notre réflexion prend comme point de départ l’hypothèse selon laquelle le monde perçu est, à bien des égards, intrinsèquement instable, et qu’il revient à des dispositifs techniques, au sens large, de le stabiliser et/ou de stabiliser les façons que l'on a d'entrer en relation avec lui. Ces dispositifs stabiliseraient à la fois la perception, les affects et le sens attachés à une situation, autrement dit des manières de se relier à l’environnement. Rares sont en effet les humains qui, au quotidien, ne concilient pas avec une pluralité d'êtres et de formes de rapports au monde. C'est pourquoi il nous a semblé intéressant de porter l'attention sur ce qui, dans des contextes à chaque fois singuliers, permet de stabiliser des formes de relations et de définitions du monde. En nous interrogeant ainsi sur ce qui fait que, à un moment, des choses « vont d'elles-mêmes » pour un ensemble de gens, nous supposons que le commun est toujours à faire, comme les différences d'ailleurs, et que ce sont des actes et des pratiques prenant place au sein d’un agencement matériel spécifique qui le font. Comme l'écrit Tim Ingold (2013 : 398), les humains partagent d'autant plus facilement du sens qu'ils habitent le même monde et qu'ils s'y trouvent engagés dans les mêmes activités. La production des mondes est en permanence réactualisée par les ensembles de gestes, de pratiques, de discours, de symboles et d’institutions qui font dispositif, et qui, avec les vivants qui les habitent, produisent des normes. 

Bien entendu, s'intéresser à la stabilité comme processus en marche (c’est-à-dire à la stabilisation), c'est aussi poser la question de son envers : l'instabilité. Que fait-on de l'imprévu, de l'inattendu et de ce qui, dans une situation réglée, ne va pas de soi ? Comment gère-t-on ce qui remet en cause les cadres de l'expérience et qui interroge, de ce fait, les définitions implicites et/ou explicites autour desquelles elle s'est organisée (par exemple un non-humain qui ne fait pas ce qu'il « devrait » faire) ? Enfin, l'imprévu peut aussi être géré, cadré, suscité et valorisé. Comment, en somme se créent parfois les conditions (stables) de l'instabilité ? On voit que l'idée de cette journée d’étude n'est pas seulement d'observer comment les vivants sont enrôlés dans les vies humaines, mais aussi de caractériser la place qu'ils y occupent. Quel espace leur attribue-t-on, leur laisse-t-on prendre et/ou négocie-t-on avec eux ? Quels types de contrôle tente-t-on (ou pas) de leur imposer et, enfin, à quelles formes d'humanités cela donne-t-il lieu ?

 

PROGRAMME

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1ER JUILLET 2020 : 9H30 – 12H


Isabelle Borsus – doctorante en Anthropologie, ULiège , Lasc

Parcours d'holotypes et classification du vivant : première cartographie
Cette communication s’inscrit dans le cadre de ma recherche doctorale sur la modélisation du vivant et plus particulièrement sur le design et l’usage d’holotypes. Ces derniers sont les spécimens singuliers ayant servi de modèles lors de la première description d’un organisme animal ou végétal. Entreposés dans les musées de sciences naturelles du monde entier après avoir subi un processus destiné à garantir leur conservation, ceux-ci serviront ensuite de référence pour l’identification et la classification de tout spécimen découvert.
J'expliquerai en quoi ce type d’objet se retrouve au croisement de plusieurs communautés de pratiques et, partant, d’enjeux pouvant parfois s’entre-choquer. Ces objets frontières (Star 1988, 2010) s’avéreront ainsi plus ou moins dociles (Rubo 2014) selon les contextes. Je tenterai donc de montrer comment ces objets, à la croisée du vivant et de la mort, de l’animé et de l’inanimé, du singulier et du général, vont être amenés à être stabilisés afin de pouvoir jouer leur rôle de modèle.


Jean Goizauskas – Ingénieur et anthropologue, MNHN, Eco-anthropologie

Faire tenir du "vrai pisé"
Relations de confiance autour d'une matière peu (re)connue sur un chantier de construction dans le quartier de Confluence à Lyon
S’il est un « monde » avec lequel des relations sont à stabiliser pour les habitant.es d'une métropole comme Lyon, c’est bien celui des bâtiments. En effet, vouloir par exemple que les murs d’un immeuble de bureaux tiennent aussi longtemps que possible, cela va de soi! Mais comment s’en assurer ? Quelles relations se mettent en place pour faire confiance à ces murs ? Quel(s) rôle(s) la matière peut jouer dans un processus qui la veut "durer" ? En quoi les manières d'envisager la stabilité et la durabilité des murs conditionnent la place laissée à la matière dans le processus de construction ?
Je propose d’aborder ces questions en portant notre attention sur des arches en pisé, une terre crue compactée entre des coffrages, mise en oeuvre pour un bâtiment dans le quartier de Confluence à Lyon. Ce pisé, qui n’a pas été « stabilisé » au ciment, porte les deux planchers et la terrasse du bâtiment ... jusqu’à dernières nouvelles. Mais cette pratique de maçonnerie, peu (re)connue, n'a pas mis tous les acteurs du projet d'accord, les menant à une micro-controverse encore ouverte aujourd'hui alors que l'ouvrage bâti attend d'être assuré (financièrement). En suivant quelques-unes des épreuves menées pour appréhender collectivement l'incertitude, je discuterai des manières d’entrer en relation avec les matières à bâtir, de leur poser des questions et de stabiliser les relations entre humains autour d’elles. Nous reviendrons ainsi sur une série de dispositifs (socio-)techniques qui concourent à « faire tenir » les acteurs humains avec ces murs. Considérer les relations entre humains et matières pour "mettre en oeuvre" un monde apparemment inerte (jusqu’à effondrement) m'amènera finalement à interroger ce qui peut ici relever du "vivant", rejoignant les perspectives ouvertes par Tim Ingold notamment.


Juliette Salme, Doctorante en Anthropologie, ULiège, Lasc

Composer, avec les micro-organismes, des matériaux vivants
Au croisement des sciences de la vie, des biotechnologies et du design, on assiste depuis plusieurs années à des développements technologiques qui cherchent à faire face aux défis écologiques contemporains en fabriquant, avec la biologie, des alternatives aux matériaux industriels les plus polluants. Nous nous intéresserons ici aux scientifiques et aux designers, professionnels comme amateurs, qui travaillent à élaborer des matériaux « vivants » et biodégradables à l’aide de microorganismes. Parmi ceux-ci, certaines bactéries ou encore le mycélium, la partie végétative du champignon, représentent des partenaires de choix aux promesses d’applications variées.
Ces pratiques en sont majoritairement au stade expérimental, car produire des matériaux qui soient utilisables et, à terme, commercialisables nécessite une certaine standardisation des procédés afin de canaliser les manières qu’ont les organismes de se développer. Ce travail implique de l’incertitude quant aux conditions (humidité, température, contaminations éventuelles, etc.) qui influent sur les qualités du matériau que l’on fait pousser. Il s’agit de limiter les possibilités de prolifération, tout en maintenant que c’est ce caractère vivant et donc cette même capacité de prolifération, avec les surprises qu’elle réserve, qui est appréciée et recherchée dans ces partenariats avec les microorganismes.
Dans cette communication, on s’intéressera ainsi aux éléments qui, dans le rapport quotidien, stabilisent la perception même de ces êtres invisibles et la manière qu’ont les individus de les appréhender comme partenaires au sein d’un projet. Dans le même temps, l’attention sera portée sur la perception des produits eux-mêmes. Leurs qualités, parfois contre-intuitives par rapport aux matériaux traditionnels, doivent être considérées comme acceptables aussi bien pour les individus qui les élaborent que pour les futurs utilisateurs, dont les réactions sont à anticiper. On s’interrogera ainsi sur comment les instruments scientifiques, les recettes et l’organisation de l’espace et des façons de faire au sein des laboratoires affectent les manières de composer (avec) ces matériaux, difficiles à saisir, qui poussent et qui se décomposent dans des environnements spécifiques.


3 JUILLET 2020 : 9H30 – 12H


Anthony Pecqueux – Sociologue, CNRS, POCO – Centre Max Weber

Instaurer un cercle de parole : Le Parlons-En à Grenoble
Cette communication propose d’explorer une ethnographie en cours, à partir des enjeux dégagés dans l’argumentaire de la Journée d’étude. L’ethnographie en question concerne un cercle de parole portant sur les questions de la « grande précarité » et se réunissant une fois par mois à Grenoble depuis 2009 : le Parlons-En. Je chercherai d’une part à montrer comment ce cercle est disposé (comment la salle est modifiée, des rôles sont attribués à certain-es participant-es, des temps de sociabilités encadrent la réunion, etc.), et d’autre part comment cette forme est aussi liée à l’historicité du Parlons-En (sa précarité comme sa viabilité, pour reprendre les termes d’Anna Tsing). Un des enjeux pour moi sera de discuter dans quelles mesures respectives un tel cercle est le résultat à la fois d’une écologie (un hic et nunc), et d’une sédimentation de pratiques et des aléas temporels d’institutions.


Stéphanie Chavallon. Anthropozoologue, Université Européenne de Bretagne

Relations entre vivants et formes du monde : mouvements et émergences
Me voici prise dans un mouvement, un regard, peut-être même une complicité animale. Ce moment advenu, je m’interroge sur la curiosité partagée, sur les risques pris à nous engager dans la rencontre, sur qui tu es, ce que je suis, et ce nous non ordinaire ? Entre intériorité et extériorité, percevoir et être perçu, subjectivités et monde commun, les relations posent la question des limites respectives, de ce qui nous traverse et nous reconstitue, de ce qui pourrait prendre la forme d’habitudes dans nos façons d’être ensemble.
Mais dans un monde en perpétuel émergence, les déséquilibres, l’incertitude et l’inconnu ne sont-ils pas constitutifs eux-mêmes de nos relations ? Et ce au-delà d’une représentation stabilisée, voire réifiée et manipulée, qui peut être une relative simplification du réel permettant par là même de « disposer le monde » et donc de disposer du monde ?
Ceci sous-tend des questions éthique et politique, sur ce qui est vrai, sur nos discours et pratiques, sur notre appréhension de ce qui échappe, le sauvage, et qui fait que nous ne pouvons prétendre à la main mise sur les êtres et formes du monde malgré l’idéologie et les habitudes déjà prises.

L'Université de Liège et la Haute École de Namur-Liège-Luxembourg organisent, dès la rentrée 2020-21, un nouveau certificat proposant de repenser la place et la parole de l’enfant en contextes.

Parution de deux articles :

- Le projet Jonathan : aménager un environnement autour d'un enfant porteur d'autisme, paru dans la revue "Anthropologie et Santé" 
-  La psychologie animale : une psychologie sans sujet ? à paraître dans les "Cahiers d'Anthropologie Sociale".